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25 décembre 2003

En réponse à Monsieur du Fond de Recherche Scientifique du Québec (FRSQ), rue Sherbrooke Ouest, Bureau 800, Montréal (Québec), H3A 3C6

VITAL

Monsieur,

En dessous, il se trouve les réponses à vos questions que j'envoie avec plaisir aux autres membres du FRSQ, ayant reçu mon premier courrier. (VITAL attend le moindre signe qui ressemblerait à une réponse. Peut-être que le FRSQ se sent dispenser de faire des commentaires au sujet de l'argent public que cet organisme public donne aux chercheurs du secteur public pour travailler sur le modèle animal.)

Salutations distinguées.

Est-ce que je comprends par votre propos que 90 % des médicaments testés chez des animaux s'avèrent bénéfiques ? N'est-ce pas un pourcentage encourageant ?

La question que les gens doivent se poser, surtout ceux dans votre position, est celle-ci: est-ce que le coût financier, humain et moral ne mérite-il pas que l'on s'intéresse à d'autres méthodes et d'appliquer davantage celles qui ont le plus de validité scientifique ? Dans le cas des tests pour mettre au point un médicament, il y a deux facteurs à prendre en compte ; la toxicité et l'efficacité qu'on ne peut pas évaluer de manière certaine chez l'animal. Les essais sur l'animal donnent des indications seulement mais aucune garantie. Sur cela, je pense que nous pourrions être d'accord.

Une infime partie de l'ensemble des protocoles et des principes testés chez les animaux serait ensuite testée chez des sujets humains, et il est bien reconnu que dans 80% des cas, ces tests seront un échec, conduisant au rejet de la nouvelle entité. Devrions-nous nous satisfaire de 20% de réussites ? Il reste que 20% des drogues à ce stade sont évaluées par les autorités et à la fin du processus, 5% (des 20%) iront sur le marché. Par exemple, les compagnies ont évalué que lorsque 1000 molécules sont testées, une seule finira sur les étagères des pharmacies, et une étude de la FDA montra que 50% des ces drogues devaient être ensuite retirées du marché ou réétiquetées à cause d'effets secondaires imprévus. Une autre étude plus récente a ramené ce chiffre à 10% ce qui est mieux, je le consens, mais il faut remettre les chiffres dans leur contexte pour les comprendre. Ce qui ressortait du rapport de la FDA, c'est que la durée des tests cliniques était trop courte pour évaluer le risque chez l'homme, en oubliant d'émettre l'hypothèse selon laquelle les tests sur les animaux avaient permis de continuer à développer des produits potentiellement dangereux ou sans effet thérapeutique, et ces derniers représentent d'ailleurs 40% des médicaments actuellement sur le marché. S'il y a une concordance entre les tests effectués sur les sujets animaux et humains, c'est purement le fruit du hasard qu'il faut reconnaître, et non pas la valeur prédictive de la méthodologie.

Cela prend 7 ans en moyenne et plusieurs centaines de millions de dollars pour mettre au point un médicament. Les industries veulent écourter la période des tests, c'est bien normal d'un point de vue économique et ce n'est pas leur intérêt de voir se prolonger les tests. Je doute que depuis la conclusion de ce rapport, les industries aient cherché à rallonger la période des essais et que cela expliquerait l'évolution plutôt encourageante que vous soulignez. Il faut savoir que les industries se passeraient bien des tests sur les animaux mais la loi les y oblige. Tout de même, cela leur permet de tester beaucoup de molécules et de minimiser leur responsabilité légale si un médicament fait des victimes ; l'industrie peut faire valoir l'argument selon lequel les tests sur les animaux ne pouvaient pas permettre d'anticiper les risques chez l'homme. Vous n'êtes pas sans savoir qu'à l'heure où je vous écris, il y a des milliers de poursuites judiciaires à travers le monde contre les compagnies pharmaceutiques, par fois contre une même et seule compagnie. Ces compagnies en ont l'habitude et elles ont les moyens d'y faire face. Donc, 90 % des médicaments testés chez des animaux s'avèreraient bénéfiques? En 1977, la FDA, publia une étude sur 1,935 produits pharmaceutiques introduits jusqu'en avril 1977, qui montra que 80% d'entre eux n'apportaient pas d'améliorations notables. Une étude en 1980, faite par le département de la Santé et des services sociaux de Grande-Bretagne, soulignait déjà que les nouvelles formulations étaient largement introduites dans des domaines très fournis en prescriptions et pour des troubles chroniques bien connus dans notre société occidentale. Le rapport soulignait une innovation largement dirigée vers le gain financier plutôt que médical.

Aujourd'hui, la grande majorité des médicaments sont des dérivés de formulations déjà sur le marché depuis des années, ce qui explique en partie pourquoi il semble y avoir plus de médicaments « bénéfiques. » En fait, ce sont les mêmes médicaments ou des molécules très proches, qui ont subi les mêmes tests, comme c'est l'usage. La deuxième raison, pour expliquer l'augmentation de ce pourcentage en trompe l'oil des médicaments bénéfiques, se rattache à la modernisation des méthodes de recherche. Selon l'US Pharmacopoeia, les tests sur les animaux représentent moins de 2% des tous les tests pour évaluer la qualité des produits. C'est 11.2% de moins par rapport à 1985. Le total des animaux utilisés par les laboratoires aux États-Unis, a chuté de 50% dans la dernière décennie, largement grâce à l'introduction des méthodes alternatives. La raison est précisément que les alternatives coûtent moins chères dans le long terme et ont été validées de manière rigoureuse. (Ce qui n'est pas le cas du modèle animal qui tient lieu pourtant de standard) Que des drogues soient passées par des tests sur les animaux, cela ne prouve pas qu'ils soient valides, utiles ou en rapport avec les essais cliniques qui suivent, à en juger par les écarts entre espèces qui sont bien documentés.

Pour raccourcir cette réponse, je ne dresserai pas la liste des drogues qui ont eu un effet dangereux chez l'homme et non chez l'animal. De même, je vous épargnerai la liste des médicaments bénéfiques chez l'homme dont l'introduction fut retardée à cause des tests sur le modèle animal. S'il est vrai qu'il faut un organisme entier dans toute sa complexité pour tester de manière optimale le médicament, c'est l'homme qui doit fournir ce modèle. De ce point de vue, les premiers sujets humains à tester les médicaments en phase I, sont les vrais cobayes. L'idée n'est pas populaire, mais c'est ainsi que la médecine progresse. Les méthodes alternatives nous permettent de réduire le risque avec plus de fiabilité ; c'est la tendance du moins en Europe et aux États-Unis. Je pense avoir répondu à votre question.

Pour être juste, il faudrait que vous mentionnez dans votre lettre le pourcentage de nouveaux médicaments non-testés chez des animaux qui ont des effets secondaires non prévus.

Depuis les années 1960s, tous les nouveaux médicaments, à quelques exceptions près, sont testés d'abord sur le modèle animal. Il est donc difficile de répondre à cette question.

Serait-il préférable de tester les nouveaux médicaments chez des sujets du tiers-monde comme dans les années soixante ?

Il n'est pas besoin de revenir dans les années soixante pour trouver des compagnies faisant des tests sur les enfants pauvres de l'Afrique. Là-bas, certaines compagnies multimillionnaires savent qu'elles sont à l'abri des lois et de la possibilité de poursuites judiciaires. Il serait bien naïf de croire d'ailleurs que des essais ne se font pas dans les cliniques et dans les hôpitaux à travers le monde, sur des sujets qui sont dans une situation vulnérable, comme les enfants, les handicapés, les sujets dans une phase terminale de la maladie, car les tests sur les animaux ne permettent pas d'apporter de conclusions. Cela, c'est un monde secret qui ne fait pas la une des journaux. Si la recherche doit être utile et humaine, elle doit s'ennoblir des plus hauts standards possibles du point de vue éthique et scientifique. Nous n'y sommes pas encore.

L'Afrique est un terrain propice pour certaines compagnies, comme Pfizer, qui est l'objet de poursuites par 31 familles africaines depuis août 2001 au Niger, et ceci suite aux essais du Trovan qui un antibactérien utilisé dans le traitement de la méningite. Aux Etats-Unis, Trovan n'était pas approuvé pour une utilisation chez l'enfant. Les familles portèrent des accusations selon lesquelles la compagnie n'aurait pas obtenu le consentement des familles et de plus, le traitement standard, Ceftriaxone, avait été donné au groupe contrôle à des doses sous-optimales, dans une région au cour d'une épidémie. (Lewin, T. "Family sue Pfizer on test of antibiotic." The New York Times. August 30, (2001) De toute façon, les alternatives vont permettre justement d'éviter ce genre de pratiques, puisqu'elles amèneront à une meilleure connaissance des phénomènes de toxicité et d'efficacité à l'échelle cellulaire et moléculaire et permettront de redéfinir les critères d'études (endpoints) pour avoir une image précise de l'action de la molécule, avant même le premier dosage chez l'homme. Le modèle animal est déjà en train de devenir l'exception plutôt que la règle en ce qui concerne les tests toxicologiques. Cela n'est pas du domaine rêve, cela se passe aujourd'hui.

Comment des études sur des cellules auraient prévenu le désastre de la thalidomide dans les années cinquante ?

Vous avez peut-être choisi le pire exemple pour votre défense, et je tiens à vous répondre. Les tests concernant la reproduction et en particulier la teratogénicité chez le modèle animal se caractérisent par leur manque de fiabilité notoire. Selon le New England Journal of Medicine, sur 1,200 produits chimiques causant des effets tératogènes, seulement 30 d'entres eux causent des effets similaires chez l'homme et de nombreuses drogues utiles causent des défauts de naissance chez le modèle animal. La Thalidomide a été testée pendant des années, avant, pendant et après les premières indications épidémiologiques qui soulevaient un lien entre le produit et les déformations observées chez les nouveau-nés, en Europe, en 1962. Le Time Magazine de cette époque rapporta que la Thalidomide fut introduite sur le marché après trois ans de tests sur le modèle animal. La compagnie Chemie Grünenthal, continua à obtenir des licences en Europe pour commercialiser la drogue, quand bien même la compagnie eut reçu 1,600 lettres soulignant la possible corrélation entre cette drogue et les déformations observées. Un tribunal allemand en conclut que la compagnie avait suffisamment d'informations pour retirer le médicament.

Cela prit des années pour se rendre compte de l'effet tératogène de la Thalidomide parce que les tests sur le modèle animal étaient négatifs et que les données épidémiologiques, pourtant évidentes pour beaucoup de docteurs, étaient réfutées par la compagnie. Les tests sur les animaux continuèrent, sur des souris, des chats, des chiens et des singes recevant des doses très importantes sans pour autant conclure. Testée sur des dizaines de lignées de lapin, enfin une lignée de New Zélande répondit en démontrant des cas de malformations et quelques cas apparurent aussi chez le singe. En décembre 1970, après un procès qui dura plus de deux ans, il fut enfin reconnu par une cour de justice allemande, et suivant les témoignages d'un comité d'experts en expérimentation, que « les tests sur les animaux faits de manière systématique ne pouvaient pas être fiables pour la sécurité humaine. »

Aux Etats-Unis, à cette époque, un docteur de la FDA, contre vents et marées s'interposa pour empêcher l'introduction de la thalidomide sur le marché américain. Elle ne jugeait pas les tests sur le modèle animal comme fiables mais elle voulait s'en tenir aux observations cliniques qui furent encore une fois mises en doute de ce côté de l'Atlantique. Les autorités et les chercheurs avaient donné trop de poids à la validité des tests sur le modèle animal et continuèrent à en donner puisqu'ils exigèrent des tests supplémentaires, pour rassurer le consommateur, et dont ils savaient très bien le manque de validité. En utilisant des embryons de poulet, Prof. S.T. Aygün, un virologiste de l'Université d'Ankara, avait entrevu les effets tératogènes de la Thalidomide et empêcha son introduction en Turquie. Dr. Ross Nigreli, qui dirigeait le laboratoire de biochimie marine et d'écologie à New York suggéra : « Pour tester les drogues, nous utilisons les oufs d'oursins, et nous aurions pu leur dire au sujet de la Thalidomide plus rapidement si nous l'avions testée sur des oeufs d'oursins. » (Margaret B.Kreig Green Medicine 1964 Rand McNally Chicago) Peut-être. Aujourd'hui, il y a plus d'une douzaine de tests in vitro représentant différents aspects du développement. Les cellules embryonnaires (stem cells) sont maintenant utilisées dans de nombreuses applications pour des tests en rapport direct avec la teratogénicité.

Il n'est point besoin de voir des créatures difformes pour juger du caractère tératogène d'une substance. Utiliser des souris ou des rats, qui sont déjà si différents les uns par rapport aux autres, est inapproprié compte tenu des variations biochimiques, placentaires, de gestation, etc. Le test Embryonic Stem Cell Test (EST) a été validé par la communauté européenne et il est accepté dans l'Union. Il y a du progrès outre-Atlantique, où les pays de la communauté européenne ont l'obligation de financer et de développer les alternatives, un peu moins aux États-Unis. Le Canada n'a pas de politique en la matière et les responsables de la recherche en santé, en particulier, Santé Canada et l'ICRS se terrent dans un mutisme étrange. C'est bien surprenant car le Canada va se retrouver dans les années à venir à l'arrière de la fine pointe en matière de recherche et développement de médicaments et en matière d'évaluation du risque toxicologique.

En réponse à notre lettre, Monsieur du FRSQ, souligne (voir ci-dessous) que les tests se basant sur le modèle animal sont nouveaux et rigoureux. Comment, pourquoi, sur quels critères scientifiques ? C'est un peu court pour justifier le recours à ces tests, surtout venant d'une personne se targuant d'une si grande expérience.

Il s'agit de mon dernier message car je ne veux pas embêter le personnel du FRSQ. Je ne réponds pas au nom de cet organisme mais bien en mon nom propre. Je suis un scientifique qui travaille depuis plus de vingt ans dans ce domaine. J'ai donc entendu tous les arguments que vous invoquez. La seule raison pour laquelle j'ai répondu à votre message est que vous tenez des propos trop polarisés et que vous diffusez ces informations tout azimut. Le désastre de la thalidomide a justement forcé les responsables de la réglementation à ajouter de nouveaux tests rigoureux, sur l'effet de nouveaux médicaments sur l'embryogénèse et le développement foetal en général avant approbation par la FDA. Je souhaite bonne chance à ceux qui prônent l'utilisation unilatérale des cellules souches dans le développement des nouveaux médicaments pour soigner les maladies du 21ieme siècle !

Je vous saurai gré de ne plus me contacter.

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