5 juin 2004
Santé - On se tâte
Carole Vallières, Le Devoir
Il est hasardeux de supputer les motivations des gens qu'on ne connaît pas. Vous, par exemple. Je lis vos courriels, mais je ne peux prétendre savoir ce qui vous intéresse. Tantôt, je suis critique face à la science, tantôt, j'en parle avec intérêt, je propose une autre vision que la médecine conventionnelle, mais j'interroge des médecins qui naviguent en suivant le long cours de son évolution historique. Je m'inspire aussi d'autres conventions, d'autres valeurs, j'essaie de comprendre les mentalités qui émergent et, surtout, je tente de savoir comment se préoccuper de la santé sans verser dans les maladies.
C'est le paradoxe : la santé se définit face à son contraire, comme le soleil existe par la définition que l'ombre en fait. J'ai compris en ayant un enfant qu'avec la vie viennent les malaises, les petites maladies, les accidents. On vise la santé comme on a un idéal, on veut éviter de souffrir, on désire profiter de son corps, de son plein potentiel. Mais comme on a besoin de mécaniciens pour sa bécane, on a besoin de docteurs. On est insatisfait quand on nous traite comme un char alors que le problème est d'un autre ordre. On ne sait pas toujours de quel ordre, mais on voit bien que le bobo ne se guérit pas par une opération ou un médicament. Béquer bobo ? C'est gênant à demander, finalement... Et il y a cet accent de la société tout entière sur l'argent et le béton, en plus de ce manque de préoccupations pour le client... à qui il arrive de gaspiller des ressources. Le paiement à l'acte qui nous fait croire que la consultation est gratuite, on le paie en temps d'attente, c'est vrai, mais ce rendez-vous chez le docteur nous coûte quand même 32 $ le quart d'heure... Tant qu'à parler d'argent ! Et ces cocktails de médicaments qu'on achète contre des remboursements, on y goûte pourtant en impôts, même si c'est loin, et indirectement... et collectivement ! Pourtant, j'aurais tendance à penser que vous n'abusez pas, que vous tentez de vous maintenir en santé, en ayant une confiance relative en la médecine et ses représentants, ce qui vous entraîne vers des recherches personnelles.
Certes, on a tous un petit penchant pour les gens qui nous disent quoi faire : ça nous rassure quand on se sent vulnérable, on redevient alors l'enfant face à des parents omniscients -- mais ce ne serait pas notre inclination dominante. Hop, nous récupérons notre sens critique et poursuivons notre quête. Serions-nous donc dans une démarche de développement personnel ? Notre souci de santé est-il un souci de perfection, qui consisterait à développer notre plein potentiel, à cultiver notre âme ? Rêvons-nous d'une vie intense et heureuse, débordant de créativité ? S'intéresser à la santé est-il une forme de divertissement aimable, inoffensif pour les autres (sauf si vous êtes mère de famille, vous dirait ma fille !) ?
Michel Lacroix, qui publie un bouquin sur le développement personnel, estime qu'Abraham Maslow, qui a élaboré le concept de psychologie humaniste, serait à l'origine de ces approches qui se traduisent en stages, en cours ou en produits dérivés culturels. Maslow aurait établi les «fondements scientifiques» de ces approches en théorisant sur les besoins de base et les besoins de développement. Les psychologues à l'écoute excuseront cette simplification, et les autres, vous m'excuserez encore une fois de douter : ce n'est pas parce qu'on élabore une belle théorie bien articulée qu'elle devient une science, qu'on entend trop souvent comme une vérité. Pas que je doute qu'on ait des besoins de base, hein, j'ai déjà crié «maman !» comme tout le monde. Cela étant, Lacroix estime que le développement personnel est un nouveau culte au service de la réussite, un secteur économique en pleine expansion. Et c'est vrai qu'on aimerait qu'un économiste tente d'évaluer ce marché qui rejoint aussi bien les directions des ressources humaines des grandes entreprises que les lecteurs des petites annonces du magasin d'aliments naturels. Un marché dont une portion serait au noir, à n'en pas douter. Plus encore, nous dit cet auteur, si le développement personnel est une pratique de gestion, son discours devient un aspect de la mondialisation. Plutôt que de valoriser la contestation sociale, de lier l'individu à son contexte, on se tourne vers l'intérieur, on pense les problèmes sociaux en termes psychologiques, portant ainsi l'aliénation de l'individu à son paroxysme. C'est intéressant, vous ne trouvez pas ? Chaque fois qu'on exclut le cadre dans lequel on baigne (ce qu'on appelait autrefois l'idéologie dominante), on est comme une marionnette, et on se fait passer un sapin. Alors, je vous le redemande : que cherchez-vous en vous préoccupant de votre santé ? Est-ce un intérêt individuel à dissocier des solidarités ?
Cherchez-vous des trucs ? J'ai reçu tellement de courriels à la suite de «Pitous et minous» (17 avril 2004) que je serais tentée de le croire. Ou alors non, c'est davantage un intérêt pour la santé de nos chéris poilus et frisés (pas vous, messieurs !) qui s'est allumé comme une grande flamme. Je vais vous dire : je crois que nous cherchons à être au mieux; physiquement, moralement, psychologiquement et spirituellement... dans une société plus saine, plus juste, et globalement plus harmonieuse, en paix. Le développement personnel ? Pourquoi pas ? Le commerce équitable ? Absolument ! Ç'a une petite odeur de Québec fort dans un Canada uni, mais ce coup-là, ça marchera.
- Michel Lacroix, Le Développement personnel, Flammarion. Une synthèse et une analyse décapantes.
Canadians for the Advancement of Health Research:: Alternatives to animal research